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Le conte du mercredi
Les aventures de Nini la Petite Souris polynésienne - Episode 22Histoire pour grandirL'instinct de survie.
Ne rien faire est le meilleur moyen de devenir neurasthénique. Aussi nos amis ne s’ennuyaient-ils jamais, étant toujours enthousiastes, pleins de projets, même si certaines bonnes intentions ne se concrétisaient pas exactement comme ils l’auraient voulu.
Enfin, comme on dit : « là où il y a de la vie, il y a de l’espoir ! » Et l’espoir, pas plus que l’entrain, ne manquaient. Petit Tupa avait remisé avec soulagement sa béquille pour reprendre ses courses folles avec Petite Souris, toujours aussi remuante. C’était la saison des baies rouges, une période bénie pour les gourmands de tous âges. - Sais-tu que les premières fraises des bois sont apparues ! dit Petit Tupa. - Elles ne sont pas toutes rouges mais, en cherchant bien, nous pourrions en trouver suffisamment pour nous régaler ! ajouta Petite Souris dont les moustaches frémissaient déjà de plaisir. Et les voilà partis à fond de train vers la forêt, courant, faisant des cabrioles, s’arrêtant aussi pour surveiller un possible danger et reprendre leur souffle, puis continuant leur compétition : qui arrivera le premier à l’orée du bois ? Leur dernière course méritait un arrêt prolongé en lisière durant lequel ils examinèrent avec soin les alentours, tâchant de percer la pénombre du bois afin de repérer les difficultés, les passages difficiles, les endroits dans lesquels les ‘bandits-serpents’ pouvaient se camoufler. Ils s’apprêtaient à entrer hardiment en se léchant déjà les babines. Petite Souris avait une peur bleue des ‘bandits’ comme elle les appelait, ces serpents dont la seule évocation lui faisait dresser les poils et même la paralysait. - Reposons-nous encore un peu, dit-elle, mal à l’aise, à Petit Tupa. Ils s’installèrent du mieux qu’ils purent, bien à l’abri sous la basse ramure d’un jeune pin colonaire qui débutait à peine dans la vie. Préoccupée par les ‘bandits-serpents’, Petite Souris en vint à raconter les histoires, mi-récits mi-légendes, qui avaient cours dans sa famille.
« De temps à autre, pas souvent, le membre le plus âgé, donc le plus sage de la famille, nous réunit. Nous formons le cercle autour des Anciens : grands parents, grands oncles et grandes tantes. J’aime bien cette ambiance chaleureuse : j’ai l’impression que notre famille est la plus forte du monde !
Puis, les Anciens nous mettent en garde contre les dangers menaçant les enfants. Les chiens ne sont pas les ennemis des souris ; mais ce n’est pas une raison pour les fréquenter. Attention aux chats et en particulier à Botifule : c’est un ennemi implacable et retors. Attention aux belles paroles qui cachent des pièges mortels, surtout pour les petits ! Lorsque vous allez dans la maison des hommes, veillez particulièrement aux tapettes : c’est une invention diabolique qui vous enlève la vie d’un simple ‘clic’ que les humains appellent ‘un clic de souris’. Suivez toujours les murs et arrêtez-vous souvent pour guetter car le chat n’est jamais loin. Et quand vous le voyez, n’imaginez pas qu’il dort : il fait semblant ! Vous pouvez le vérifier à ses oreilles qui bougent imperceptiblement. J’ai connu un chat, dit un grand oncle, qui a feint d’être vieux et aveugle plusieurs jours durant, à tel point que les souriceaux faisaient la ronde autour de lui en se moquant, sûrs d’être à l’abri du danger devant un pareil vieillard. Il leur disait : ’Ne vous en faites pas, je peux à peine bouger, je suis trop faible !’ Ce qui devait arriver arriva : soudain, le chat, qui n’était pas vieux mais toujours aussi leste, se jeta sur eux et les croqua. Soyez perpétuellement sur vos gardes : c’est à ce prix que vous pourrez vous régaler de toutes les bonnes choses que les hommes préparent pour eux … et pour nous ! »
Petite Souris se fit encore plus petite que les autres au terrible souvenir du Père Vert qui l’avait si bien embobinée. Comment avait-elle pu croire aux racontars de ce chat rusé ? Elle ne se l’expliquait toujours pas. Elle continua son récit devant Petit Tupa suspendu à la narration de sa copine, sans un geste, totalement attentif.
L’atmosphère change lorsque les parents échangent les dernières nouvelles : - À propos, comment va ce bon vieux cousin Sam ? Ça fait si longtemps que je ne l’ai vu ! - Comment : vous ne l’avez pas su ? À ce moment-là, les mâchoires se contractent, les yeux se plissent, une larme coule et nous, les enfants, comprenons qu’un malheur est arrivé. C’est alors que l’aïeul entre, s’appuyant sur sa canne, un fanal allumé dans l’autre main. Il est si vieux qu’il est tout fripé. Nous, les petits, faisons la chaîne pour lui faire la bise. Il a un mot gentil pour chacun de nous. Maman avance avec prévenance une chaise et toute la famille resserre le cercle autour de lui dans un silence religieux, voire même magique. Donc, au plus profond de la maison des souris, certains soirs, l’aïeul parle. Sa lanterne sourde posée à terre, tout près de lui, émet une lumière blafarde. Il parle d’une voix aussi sourde que sa lampe. L’assistance, le souffle court, tend l’oreille afin de capter la moindre parole car ce qu’il dit est angoissant. Les enfants souris, soudés par la peur et le désir d’entendre ces formidables histoires, forment un bloc compact. Lorsque quelqu’un, dans l’assistance, bouge, la lumière projette sur les murs des ombres fantomatiques qui deviennent ongles, griffes, becs, pilons écailleux, ergots, serres, cornes. Ce n’est plus une maison, c’est une antre où s’entrecroisent boucs maléfiques, mouflons cornus et oryx magnifiques. Les enfants ferment les yeux ou baissent la tête tandis qu’une folle sarabande cabriole sur les parois de cette grotte sulfureuse. Et il nous met en garde contre les dangers de la vie car c’est celui qui a le plus d’expérience, celui qui connaît le plus de choses, celui qui est la mémoire de la tribu Souris. C’est d’une voix chevrotante qu’il évoque les histoires terrifiantes issues d’un passé immémorial. Récits fantas-tiques où serpents, dragons et chimères s’entremêlent. Langues de feu, yeux rouges et griffes acérées finissent par délier les langues, verbe d’abord haut, puis voix basse, puis chuchotis et encore paroles mêlées à une respiration sifflante, à peine audible, qui accroît la terreur des auditeurs tout comme des conteurs.
Tous ces récits avaient fait classer la famille serpentine dans les rangs des ennemis irréductibles des Souris. Sur des milliers de générations, ces terribles histoires, racontées à voix basse à la veillée, parfois à peine chuchotées, avaient alimenté l’angoisse, modifié le comportement des souris et fait naître l’instinct de crainte, clef de la survie.
Cet instinct n’existait pas dans la famille Tupa. Les pattes faisaient-elles des chatouilles dans le gosier des serpents ? La carapace était-elle difficile à digérer ? Les pinces étaient-elles craintes parce que trop coupantes ? Nul n’aurait pu le dire ; le constat était simplement que serpents et tupas n’étaient pas ennemis. Il faut ajouter qu’ils n’étaient pas amis. Non, simplement ils s’ignoraient, ce qui veut dire que l’instinct est différent d’une espèce à l’autre.
La soirée terminée, les petits n’osent plus effectuer la courte distance les séparant de leur chambre. Ils demandent à être accompagnés. Alors, ils se mettent en boule au fond de leur lit, sursautant au moindre craquement, claquant des dents à la moindre poussée de vent dans les fenêtres mal jointes jusqu’à ce qu’ils sombrent dans un sommeil agité leur permettant de digérer et de classer à jamais les informations reçues.
Le récit de Petite Souris fini, ils n’osèrent plus pénétrer dans la forêt. - Euh !… Tu crois que nous allons cueillir des baies ? - Il est bien tard dans la matinée, le soleil ne va pas tarder à décliner … - Et si nous arrivons en retard, nos parents vont s’inquiéter ! - Oui, ils vont se faire du souci ! C’était bien la première fois que nos deux lascars s’inquiétaient pour leurs parents, eux dont le jeu était la seule ambition de la journée. - Je suis sûr que les fraises sauvages ne sont pas encore mûres. - Tu as raison : revenons demain ! Précautionneusement, ils firent demi-tour. Le moindre frôlement d’une herbe leur procurait un drôle d’effet. Lentement, la tête basse et emplie de regrets, ils prirent le chemin du retour, silencieux. Au passage, Petite Souris accrocha sans le vouloir une brindille de lantana toute hérissée de minuscules épines. Elle cru qu’on voulait la retenir. Les récits de dragons et serpents, encore tout frais racontés, n’avaient pas encore quitté la surface de sa mémoire. Petite Souris cria de surprise, se dégagea d’un geste brusque, communiquant instantanément sa panique à Petit Tupa. - Le dragon-serpent ! Sauve qui peut ! hurlèrent-ils de concert. Et, sans chercher à comprendre, ils dévalèrent la pente menant au logis avec toute la vitesse dont ils étaient capables, ‘à fond la caisse’, comme disent certains. C’est dans l’affolement le plus total qu’ils pénétrèrent en trombe dans le terrier de Petit Tupa. - Que se passe-t-il ? demanda la Maman. - Oh rien ! répondirent-ils avec peine tant ils étaient essoufflés. - Vraiment ? - On a cru voir une bête féroce … - Comment était-elle ? - Ben, on ne l’a pas vue ; simplement sentie … - Vous êtes sûrs de ne pas avoir été accrochés par une épine en passant ? répondit-elle en riant. - C’est possible ! firent-ils, penauds.
Cette remarque pleine de bon sens eut le don de les rassurer. Peu à peu, autour d’un jeu de réflexion, ils retrouvèrent la sérénité qui n’aurait jamais dû les quitter. Mais peut-on lutter contre la folle du logis ?
Vous ne manquerez pour rien au monde, chaque mercredi, les aventures de Nini, petite souris délurée vivant sur une île du Pacifique.
Lire les épisodes précédents Mercredi 24 Février 2010
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